Pavitra

UN FEU


Pavitra (Pascal Estrem) est né France en 1959.
Sa première vocation d’artiste peintre le fait devenir portraitiste.
Il quitte la France en 1984 pour s’installer en Inde, à Auroville,
où il développe d’autres activités artistiques,
telles que la musique, le théâtre, la photographie,
la vidéo et finalement l’écriture.
En 1993, Un Feu.
En 1996, La question, un récit autobiographique.
En 1997, pour le théâtre, deux pièces:
La foi est plus belle que Dieu
et Les roses du ciel.
En 1997 publication du roman
TARA - un voyage dans l’Oubli
le voyage d’une âme avant son incarnation sur terre.
En 1999, il achève la rédaction d’un essai sur l’évolution:
La réconciliation ou l’Odyssée de la Matière.


Enfant, j’aimais la neige à cause du silence.
Les blés d’août, et des volets qu’on ouvre sur une maison fraîche.
Peu de choses.
Mais que veut dire enfance
quand certaines étoiles se reflètent encore en vos yeux
et que le battement de votre coeur ne peut plus vous tromper
sur le souvenir d’amis perdus, de paysages éteints?
Oh! N’avoir jamais vu la beauté! Jamais!
Mais cela est-il possible?
C’est une mémoire trop vive et flamboyante!
Je pense à nos artistes. Je pense à Ludwig, à Vincent,
à tant d’autres qui n’ont pas pu.
Et ce sont de pâles musiques, de futiles peintures!
Arrachées à la mort, certes. Arrachées à la vie.
Mais cela revient au même.
Parfois moi aussi je sens que je pourrais mourir,
cadavre par excès de vie, par trop plein de souvenirs
ou de beauté.
Il y avait donc une brèche, une faille, ma naissance ne me laissait pas totalement enchaîné et infirme: conforme.
Cette brèche, c’est tout le mystère que je ne saurais dire.
Sans doute une traînée de fines particules, poussières de l’infini, faisait encore un pont, une passerelle lumineuse résistant à la nuit, depuis quelque étoile endormie jusqu’au corps de la terre.
Et s’il y a une faille, une ouverture, tout doit devenir possible.

La soif, les murs.
Les murs qu’il faut savoir identifier!
Les sentinelles. Les voyez-vous? Et la porte du camp? Où?
Entendez-vous les ordres qu’on donne aux chiens?
Certains n’entendent même pas le grondement des roues,
le fracas de l’acier, et le sifflement, le sifflement...
Sur les rails
Où sommes nous? Où en sommes-nous?
Il faut être passé par la brèche, d’abord, avoir eu cette capacité de porter le poids du silence, en laissant tous les mots, avoir ce silence, cette étincelle de silence que la mort ne souffre pas.
Alors sans un mot, on peut se tremper nu, dans le feu.
Mais quoi derrière cette brèche comme une plaie ouverte,
quoi de l’autre côté?
Pas la mort, non. La mort, nous sommes de son côté,
c’est même notre repaire,
notre lieu très humain.
Non, de l’autre côté, cela ne peut être la mort.
La mort n’a que faire de la liberté.
De l’autre côté, c’est d’abord ce feu.
Tremblement de chair. Nudité.
Liberté!
Mais qui est libre?
J’ai plongé.
Quand l’amour est trop fort, on plonge.
Quand le feu à déjà atteint votre chair, quand les flammes du brasier ont léché votre front, la peur même vous a oublié.
Vous vous rapprochez d’un gouffre de soleil et vous sentez en vous une certitude étonnante et troublante.
Un feu dans la poitrine.
Il est alors trop tard pour la mort. Vous n’y êtes plus, vous n’êtes qu’un puits ouvert et vous pouvez devenir ou grandir. Alors deviendra primordial le désir de liberté, comme toujours il devrait l’être. Dans vos yeux, à ce moment, il est possible que se reflète un oiseau, un arbre ou une mer, et, comme en remontant un large et très vieux fleuve, vous pourriez saisir, peut-être, l’écho de légendes antiques.
Quand la mort n’est plus.

J’aimerais que beaucoup se souviennent.
Le feu absolu, j’aimerais.
Mais rappelez-vous! Une nuit, le silence, une sentinelle,
un feu qui monte,
un gouffre en équilibre.
Il faut voir la nuit et savoir que c’est la nuit,
que le train roule, qu’il est conduit,
qu’il va quelque part et qu’un jour il devra s’arrêter.
Il faut savoir que des centaines de trains ont roulé.
Il y a la terre, certains impératifs, certains impondérables.
Un train qui roule.
Avons-nous eu le temps d’aimer? Le temps de résister?
Qu’avons-nous fait d’utile, d’inutile?
Le train roule.
Déjà la pestilence.
C’est une descente.
Il y a ce mélange de feu, de soif, de souillure et de désespoir,
de pureté, bientôt, comme une trouée qui monte.
Vient le temps du devenir, de l’absolu.
La mort est déjà là, évidente, entière, si familière.
Et il semble bien que ce martèlement du métal, cette fureur mécanique, aide à faire le chemin.
Comme si chaque son lancé par la machine, le balancement des voitures, chaque seconde poussait toujours plus bas,
tirait vers les profondeurs mon silence d’enfant.

C’est un silence violé de souvenirs de nuit.
Des odeurs âcres de stupeur ont remplacé le jour.
Parfois, ce sont des percées vives de lumière, épées dressées, tranchantes, trop blanches pour nos yeux.
Yeux clos ou qui ne veulent plus s’ouvrir,
ou qui se sont fermés, naturellement.
Un feu déjà dévorait ces yeux.
Ainsi étais-je voyageur dans l’Histoire des hommes,
léger, si léger.
Le poids d’un enfant.
Des raisons à cela?
Il y a la douleur.
Mille questions vaines.
Je descendais. Cela durait depuis des jours.
Mais le temps... Le temps, c’est encore quelque chose qui va avec la mort, indissolublement.
Faut-il aussi brûler le temps?
Il y a un départ, un basculement, un ébranlement.
Mais aussi un "moment" avant le sifflement du train.
L’arrêt.
L’odeur des peurs.
Le train ne roule pas encore, mais il soulève des siècles,
tous les siècles, peut-être.
Les ongles font des marques rouges.
Enfin, le train bouge, il se dégage, de notre stupeur,
des derniers cris, des dos tournés,
il quitte la honte et le pays sans âme, il se pousse vers le Nord.
Orchestre d’occident!
Nous brûlons déjà.
Quand dans la nuit la vie veut encore résister,
ce sont de vaines et puériles habitudes.
Comme la chaleur des fours, comme la neige et comme la nuit,
nous allons fondre, avec ou sans musique.
Plus au nord. Toujours plus au nord.
Le train roule.
Avec la collaboration du temps, de la douleur et de la mort.
Qu’il n’y ait plus un homme, plus une femme !
La France?
Ne pas chercher à...
Ne plus s’accrocher à...
Vers le Nord la soif le froid. Vers le Nord ce feu et notre vie.
Avec le temps du côté de la mort et du côté de la vie.
Mais c’est la même chose.
Il y aura un corps. Il y aura un cadavre.
C’est-à-dire que la mort deviendra inutile.
Avant, elle est très utile, elle travaille, bat avec le coeur,
quand tout est encore possible.
Il faut essayer ce possible.
Il faut essayer de ne pas leur laisser votre mort.
Avoir cette victoire avant!
Intuition, prémonition du feu, un éclair aura pu suffire !
Avant l’embarquement, peut-être, le matin,
avant le claquement des portières,
vous étiez déjà saisi par une autre beauté. Un feu!
Le train va.
Les corps. C’est un transport de corps.
Une cargaison opulente et qui sent le rance et la dérive de l’occident, qui sent l’amer et la certitude des morts.
Nous étions inflammables!
Au temps des hommes qui transportaient d’autres hommes.
Le temps. Chacun le sien?
Mais... la haine, par exemple, elle aussi doit avoir son temps !
La haine, il faut la brûler aussi, avant eux.
Il faut bien sûr avoir ce courage.
Sa haine, ses mots, ses rêves, son dernier sexe,
son dernier regard ou sourire, espoir,
tout aura déjà passé par ce feu.
Par cela le feu aura grandi, par ce don.
En cela il y aura eu quelque chose d’ultime et de radical,
quelque chose d’inégalable comme certains gestes de tendresse.
Le train roule.
Avec l’absence des hommes.
Nous allons plus au nord.
C’est vrai, nous ne pouvons plus ouvrir ces yeux. Ils sont scellés.
Ils sont le sceau de très anciennes richesses
et roulent avec le Nord et l’occident hagard.
Il y aurait un tel trésor derrière ces yeux!
S’ils pouvaient s’en douter!
C’est entendu, vous êtes prisonnier,
peut-être même depuis toujours.
C’est entendu, vos pieds sont liés et vos poings.
Il faut prendre ce qu’il vous ont laissé de courage ou d’amour.
Il faut utiliser ce qu’ils ont négligé d’abattre, pour nourrir ce feu.
Il ne faut pas que le feu s’éteigne!

Un jour le train s’arrêtera, c’est certain.
Les trains s’arrêtent toujours.
Les vies. Les trains de la mort.
Les trains, les enfants.
Les enfants vont avec les hommes et avec les femmes et les enfants sont le produit de leur union des hommes et des femmes et les enfants naissent du corps des femmes de toutes les femmes et il y en avait des corps d’hommes et femmes et d’enfants.
Beaucoup d’enfants à cause de ces unions
à cause de ce désir des hommes.
Et aussi dans ce train.
Un homme et une femme avec un enfant.
Tout se tient.
C’est l’Occident, c’est un fleuve chevelure aimée, blonde,
qui va avec la dérive.
Un grand rythme bat la cadence des nuits
quand les pas sont trop faibles pour que la terre réponde


Être enfant, n’est-ce pas une possibilité, toujours? Une question de choix, une question de se jouer de tout, comme de la mort. Une question de ne pas vouloir prendre, attraper.
Une obligation de laisser faire.
Une ouverture.
La mort, c’est la fermeture.
Trains, pays, frontières,
tout fonctionne avec la nécessité d’une fermeture.
Il faut pouvoir fermer, enfermer!
La mort n’aime pas les portes ouvertes. Ou bien après...
Après, quand s’ouvrent les portes du camp.
Mais déjà le silence, le silence
et le temps qui retombent avec le nombre de corps.
Trop tard! La mort s’était “libérée” bien avant tout le monde!
C’est entendu, elle avait achevé sa mission.
Il ne faut pas accuser la mort. Il faut poser la vraie question.
Je connais un grand camp qu’on ne saurait tarder à ouvrir.
Que ferons-nous quand les portes s’ouvriront?
Que ferons-nous quand la terre va virer?

Le train roulait. J’avais ces yeux toujours clos.
Mais aujourd’hui ils sont ouverts.
Je peux alors tenter d’écrire.
J’aimerais la liberté, la terre et des millions qui se lèvent.
J’aimerais que tout cela ne fut pas pour rien.
Mon train a ralenti. D’autres ont dû faire de même.
Ce feu!
Cet étonnement de ne plus ignorer
et d’être fort du sentiment de tout savoir !
Une clarté formidable, ronde, pleine,
avec l’évidence pourtant d’être déjà mort.
Combien de fois?
L’évidence aussi de ne plus pouvoir mourir,
d’avoir rejoint tous les morts et ceux qui vont naître,
aimés ou oubliés.
Maintenant ce sont des voix,
tandis que diminue la fureur des rails.
La fumée, noire, épaisse.
L’odeur. Cette odeur. Les voix du Nord, les chiens.
Nous y étions.
Une gare, un quai. Le train n’ira pas plus loin. Il roule au pas. Qu’importe!
J’aimerais qu’on se souvienne mieux,
comme s’il n’y avait pas d’autres nécessités.
Aujourd’hui, c’est un autre train qui roule.
Tout est dévasté, mais il fonce.
Le dernier convoi peut-être?
Il n’y aura bientôt plus d’autre exil.
Pressentez-vous ce feu?
Ce n’est pas pour tout le monde qu’il faut ouvrir ses yeux.
C’est de plus en plus évident.
Sur le quai...
Non, pourquoi raconter? Ce qui importe c’est... On trébuche.
Tout le monde trébuche.
Sur le quai.

Dieu, nous lui connaissons une raison d’être.
Mais... Notre raison à nous?
Et pourquoi faire intervenir Dieu?
Moi aussi je trébuche, je tombe, je me cogne, je n’en peux plus.
Il y aurait plusieurs façons d’oublier
mais elles ne seraient pas définitives.
Et nous avons terriblement besoin de cette virginité d’enfant
et une manière radicale de ne plus confondre.

Ils marchent sur le quai. Vers quelle éternité?
Reviendrons-nous jamais de cette éternité? Jamais?
Nous sommes vivants, bien sûr! Mais vivants d’une autre vie.
Il faut la porter cette étoile!
Il y a celles du ciel et il y a celles des hommes.
Nous avons marché et nos étoiles faisaient une comète, longue, pâle, si pâle. Et cette comète allait percuter quelque pic de neige, allait éclater par millions d’âmes qui, depuis, jour après jour, retombent dans le désert. Pour une autre soif, une autre marche.
Et je cherche mon désert, mes frères.
Je cherche, je recherche un enfant. L’enfant d’une comète. J’aimerais que vous cherchiez aussi.
J’ai donné quelques points de repères, des balises sur l’infini.
Pour m’aider, pour me guider peut-être sur une nouvelle piste.
Il faut toujours essayer.
C’est aussi cela la mort: ne plus essayer.
Et si nous pouvions être autant que ces millions, nous pourrions marcher. Nous pourrions faire de nos âmes une comète éclatante et nos millions de corps feraient une autre terre.
Avec le dernier sifflement du train, nous avons quitté une terre.
Comment pourrions-nous jamais y revenir?
Nous cherchons une autre terre
avec ce pressentiment qu’un enfant y sera,
se jouant de tout, se jouant du ciel, pieds nus, mains de feu,
les yeux couleur de sable.
Ainsi, pour tous ceux qui cherchent une terre,
tous ceux qui ne peuvent plus revenir.
Revenir où?
Que reste-t-il?
Quelques apparences grossières, des ruines.
Il faut une autre terre! Cela peut vouloir dire marcher, cela peut vouloir dire un certain désarroi, une déchirure.
Mais si l’on s’arrête, c’est la mort. Il n’est pas non plus permis de se retourner, encore moins de faire marche arrière.
C’est un long et dangereux périple.
Vous pouvez ne pas être seul, physiquement seul.
Il est toujours possible de partager la soif.
C’est pour cela que je prie.
Quand l’amour est trop fort, on prie.
Pour marcher, peut-être faudra-t-il aussi se voiler,
se protéger les yeux,
contre les brûlures du soleil, contre le froid des nuits.
Comme dans le désert.
Il faudra apprivoiser le feu.
Le feu, c’est la constante.
Il est dedans.

Il pourrait y avoir deux catégories humaines.
Seulement deux: les sédentaires et les nomades.
Et ce n’est pas toujours une question de naissance,
une question génétique.
C’est beaucoup une question de choix.
Avec la dérive de l’Est et un regard d’enfant!
Les nomades vont quand l’amour est trop fort.
Combien sont-ils?
Ils ne le savent pas.
Ils n’ont plus de terre, ils brûlent sous le soleil :
ils ne reviendront pas.
Le brasier monte rouge citadelle,
les marches descendent en spirales noires.
Des siècles!
Orchestre et choeur,
tandis que flottent les pendus sous un ciel de neige,
sous un ciel du Nord.
Des vagues ont déferlé, folles écume de feu
engloutissant nos corps.
Nous ne savons pas où nous allons,
mais certains savent que ce n’est pas en vain.
Il faut dé-couvrir.
Ces silences entre mes mots, ces fenêtres brisées, j’aimerais qu’on s’y penche avec un peu d’émoi,
que cela aide à rassembler, réunir.
Une seule émotion pourrait suffire,
une seule terre, quelques millions d’hommes...
Aujourd’hui?
Je profite d’une extraordinaire intensité.
Je profite d’une blessure pour tracer quelques lignes.
J’ai la grâce de cette immobilité qui appelle les mots.
Mais je n’explique pas.
On n’explique pas le désert.
Je sais qu’il y a des précautions à prendre, à cause du passé.
Pour être tout à fait sauf,
il faudrait que je trouve un autre langage !
Je suis encore un peu sédentaire des mots, cela gêne ma marche.
Mais il faut laisser quelques empreintes. Vous comprendrez que ces mots sont surtout les traces d’un parcours.
Je peux tomber.
Beaucoup sont tombés.
À cause de cela j’essaye de cacher ma fatigue,
j’essaye de tenir pour pouvoir espérer pour pouvoir prier.
Aller au plus simple, à la beauté!
Mais tant que nous n’aurons pas trouvé ce lieu, cet autre horizon, il restera le danger d’être pris, piégé.
La mort toujours la mort
les fonctionnaires de la mort — des millions!
Ceux qui comprennent de toutes façons comprendront ces absences de mots, parfois, ou bien ces vides, ces précipices creusés par trop de siècles. Cette vacuité, je veux la laisser pure, au risque de me perdre. Elle est aussi celle de mon coeur, il est bien normal qu’elle apparaisse entre les lignes, entre les mots.
Il ne faudrait pas craindre le vide. Nous en aurons de plus en plus besoin de ce vide, comme des fenêtres ouvertes sur un autre ciel.
Les crocs du berger allemand s’enfonçaient dans ma chair,
une fois, deux fois.
C’est pour cela que j’insiste sur certaines précautions à prendre.
Par exemple, si on est sensible à la beauté,
il faut saisir la moindre occasion, ne rien laisser passer.
Tout peut aider quand tout va se perdre.
La beauté!
La beauté pour me convaincre d’une immortalité, la beauté comme la dernière image certaine d’une immortalité,
comme une dernière certitude d’immortalité !
J’ai voulu protéger mon visage,
sans doute la dernière image de ma beauté.
Nous allions devenir des masques,
impuissants devant l’anonymat.
Devant ce feu.
J’ai perdu mon sang. Il faisait nuit.
Qui pourra lire cette empreinte sur la neige trop blanche?
Qui voudra s’en donner la peine?
Cela fait une tâche de sang. Une tâche, plus rien à protéger.
La beauté redevenait nue, insaisissable, comme la liberté.
Et le Destin de ne pas contredire l’Histoire.
Moi non plus je ne veux pas contredire l’Histoire.
Je me suis fait nomade.
Mais un jour, il faudra faire le point. Il faudra rassembler. C’est là tout mon propos. J’essaye avant tout de rassembler ma mémoire, de la concentrer. Cela fait plus de trente ans que je travaille à cette mise à jour.
Aujourd’hui, je fais le compte de mes images, à la manière d’un cinéaste devant sa table de montage.
Et des images, il m’en reste bien peu. En tous cas pas assez pour créer une continuité, conforme, conformiste. Ces images, il faudrait les laisser sans commentaires et surtout sans musique.
Des images d’avant le désert.
Il faut savoir ce qu’elles ont coûté! Vous comprendrez que je n’avais pas de caméra, que je n’ai donc pas pu filmer. Vous comprendrez que ces images ont été enregistrées par le corps lui-même, que l’âme servait alors de témoin, d’objectif, de focale, mais aussi de support, c’est-à-dire de pellicule, vierge, et que c’est elle-même qui déclenchait.
Ces quelques images enregistrées, sauvées, elles peuvent traduire une émotion, elles peuvent aussi en provoquer une.
Mais une émotion pourrait-elle provoquer une image,
une de ces images?
D’un côté l’image, de l’autre l’émotion,
et un flot écrasant, difficile à mesurer, contenir, retenir même.
Ce que mon âme à enregistré, une caméra n’aurait pu le faire.
Une caméra peut enregistrer une image, un son, alors que cette âme saisissait et gravait sans "prendre" une seule image,
un seul son.
Elle avait donc une autre fonction, plus subtile,
et aucunement mécanique.
Elle enregistrait même le silence.
Vais-je donc pouvoir créer des images, ou des mots à partir de ce recueil d’émotions? Quelle fonction utiliser?
Des images, j’ai pu en projeter quelques unes. Elles viennent du feu, reviennent du feu. Elles sont intactes.
Mais avec les mots, que faire? Que faire en plein désert?
Un désert qui n’est pas une “image”!
C’est un vrai désert. C’est aussi cet espace infini,
ce no man’s land entre les mots et l’âme.
Que faire de ce que l’âme n’a pas pu ou voulu filmer?
Que faire du silence?
Silence passé par le feu. Silence immortel!
Au long de ces quelques trente années,
j’ai été à l’écoute de cet enregistrement.
J’avais fini par trouver cette fonction délicate et subtile,
une manière de déclencher la lecture.
Très souvent, j’ai dû tout arrêter, suspendre.
J’étais encore trop nu, trop fragile.
Mais je devais apprendre à lire l’Histoire et mon histoire.
Aujourd’hui se pose le problème de la traduction.
Traduire ce qui n’est d’aucune langue!
Pas un mot! Pas un son!
Traduire le silence.
Je cherche donc un procédé, un moyen.
Comment filmer le froid?
Comment filmer l’amour?
Si j’avais la réponse,
alors je serais sûrement très proche de la vraie terre,
celle qui nous manque.
Je vais filmer un homme qui a froid, ou plutôt un enfant...
Mais quoi?
Cela aussi serait une trahison!
Et l’amour dans mes yeux de gosse, embués de larmes
et mon père devant cet amour qui pleure.
Filmer un enfant et son père et ils sont enlacés et ils pleurent.
Je ne pourrais pas, ce n’est pas possible. Je ne pourrais pas collaborer de cette façon. Certains ont pu. Certains ont déjà filmé ainsi. Certains ont déjà eu ce manque d’amour,
ce manque de courage.
En sachant bien pourtant, en sachant bien pourtant...
Un corps devant les flammes. Visage déchiré.
Les gueules des chiens des hommes.
Mon âme enrayée qui ne veut plus "tourner", qui ne peut plus.
La seule chose qu’ils ne pouvaient saisir, atteindre.
La chose ignorée d’eux. La chose qu’ils continuent d’ignorer.
Cela fait donc plus de trente ans que je cherche une manière de traduire, que je cherche un système compatible avec ce feu, un système qui me permettrait de transférer.
J’ai un enfant qu’il ne faudrait pas trahir. Il y a donc cette impossibilité de raconter, donc de filmer, donc de faire jouer, de mettre en scène, de diriger.
Vous comprendrez qu’il ne peut y avoir d’acteur,
qu’il n’est pas question d’être fidèle de cette façon-là !
Vous comprendrez qu’il n’y a rien à jouer.
Un acteur doit répéter, il doit savoir son texte.
Et la lumière doit tomber juste.
Nous étions des millions. La lumière tombait très juste.
Il n’y avait jamais de reprise. Tout s’enchaînait parfaitement.
Nous avions à faire à des professionnels de l’Histoire.
Nous avions la neige et la boue. Nous n’avions pas de texte.

N’ai-je pas déjà laissé filtrer à travers ces lignes, un peu de ce que mon âme enregistra alors?
Le transfert n’a-t-il pas déjà commencé?
Au hasard d’un mot, tout à coup,
une autre lecture aura commencé,
alors, ce que mon âme protégeait de son voile le plus épais aura jailli, libre enfin, et clair, et à partir de ce moment, je saurais n’avoir pas marché en vain,
je saurais que je ne suis plus seul.
Seul avec des mots qui ne font pas une histoire.
N’oubliez pas cette interdiction de filmer!
Et en fait, ce refus d’une histoire.
Un refus qui est un refus de collaborer avec la mort,
autrement dit de suivre une logique dans le temps,
de suivre une logique tout court.
La mort se perd dans les souvenirs de l’âme; elle n’y trouve plus ses repères habituels.
Ainsi les fonctionnaires de la mort. Des millions!
Mort, destruction, disparition.
Tout s’organisait autour d’Elle.
Gommer, effacer, faire disparaître.
Aujourd’hui de même.
L’histoire continue.
La même?
Mais que savent les fonctionnaires du travail de l’âme, de sa fonction immortelle, de sa capacité d’enregistrer dans n’importe quelle condition en échappant à tout contrôle?
Que peuvent ces fonctionnaires
contre la persistance de ces images?
Ils peuvent la disparition d’un corps.
Ils peuvent annihiler une pensée.
Ils peuvent corrompre un coeur.
Et nous sommes encore très vulnérables. Il est très difficile de vouloir vivre sans masque.
Vivant, il nous faut protéger cette pensée
et bien nourrir son coeur.
Cela fait partie de la marche.
Aujourd’hui, ma question serait:
à quoi servent ces enregistrements
s’ils ne peuvent être vus, entendus, lus, projetés ou partagés?
En quoi sont-ils actifs?
Ils le sont évidemment pour moi.
Ils influent sur ma pensée, purifient mon coeur.
Mais c’est encore trop peu. Pour la douleur, c’est encore trop peu.
Pour la beauté et mes peintures de la beauté,
c’était la même chose: il me manquait l’essentiel.
Et plus les souvenirs se dévoilaient, plus le "sujet" m’échappait.
Ce corps d’enfant recroquevillé dans le sang
et la neige trop blanche,
où va-t-il? Que dit-il?
Dit-il qu’il faut chercher ailleurs, une autre terre?
Veut-il nous indiquer une direction à prendre ?
Celle du désert?
Existe-t-il seulement un lieu pour tout recommencer?
Y aurait-il un souvenir du futur
d’où nous pourrions gravir des marches sûres?
S’il est une image qui me permettrait de commencer mon film,
ce serait une image de la virginité future!
Et je commencerais par-là.
Comme si le sang n’avait jamais coulé,
comme si l’homme n’avait jamais violé.
Si l’on me demande : «Vous voulez faire un film...
Quel est votre “sujet”?»
Je répondrai d’abord avec un sourire. Je répondrai aussi que la question, c’est déjà la mort... Je répondrais peut-être que non, je ne veux pas faire un film, je veux faire un enfant, à cause de trop d’amour, à cause d’un feu. Je répondrais peut-être que si je fais un film, ce ne sera pas à cause du “sujet” mais à cause de tout ce qui m’échappe,à cause d’une question impossible à dire comme trop de silene étouffant.
Un film sur la virginité.
Un film vierge.
Un train qui roule.
Des champs de blés mûrs.
La France.
Au début, il faudrait commencer par la liberté.
Comme si l’homme n’avait jamais violé.
Il faudrait donc anticiper, dire d’abord la beauté.
Et l’histoire?
D’un train qui roule?
D’un regard clos?
D’un enfant ébloui?
L’histoire d’un film qui n’existe pas, qui n’existera jamais?
L’histoire certainement, d’une âme,
qui essaye de marcher, en plein désert...
L’enfant n’était pas encore entré dans la mort, il ne s’y était qu’endormi, quand au matin, son corps fut soulevé pour être transporté, avec d’autres, vers les bouches de feu.
Et par les fonctionnaires, il fut jeté dans les flammes.
Quand Dieu se perd dans une nuit profonde
et qu’un feu dévore la terre.
Feu sans flamme.Verbe sans mots!
Nous allons, n’est-ce pas?
Nous allons avec une certitude obstinée.
Quand Dieu marche seul sur le chemin
et que le chemin résonne de ses pas étonnants.
Quand, l’Heure de la marche glorieuse?
Quand, l’Heure arrêtée et nos voix délivrées?

Quand il n’y a plus de chemin de jour et de nuit.
Quand il reste une béance aveugle et nue.
La certitude ou la mort.
Combien ceux qui osent le néant,
avec cette acuité des sens où les mots ne peuvent plus?
Ont-ils jamais pu? Il faut découvrir un son!
Mais où est notre soif d’aventure?
Et vient-il enfin le temps des âmes vivantes et droites?
Faut-il marcher encore? Faut-il encore prier?
Et avec les flammes montait le soleil du matin.
Avec la lumière du Nord. Avec le silence de Dieu.
Les hommes, où sont-ils? Et la terre?
La terre tremble sous mes pieds.
Mais les hommes, où sont-ils?
Ceux qui cherchent! Ceux qui marchent!
C’est ceux-là que j’appelle, ceux qui essayent encore.
Pour les autres le silence!
Pour les autres le silence!
Quand Dieu s’est perdu dans une nuit profonde
et que le soleil qui se lève ne fera pas un matin.
J’ai quitté les flammes et les hommes.
J’ai quitté le temps des hommes
qui transportent d’autres hommes.
Je suis monté haut comme un oiseau,
le coeur plongeant dans l’infini.
Je n’avais que ce coeur.
Je quittais les hommes et la terre.
Je n’emportais aucune musique. J’étais toute la musique !
Je filais droit sur mon étoile.
Je quittais la nuit des hommes, mon corps et mes cendres.
Je redevenais lumière.
Je quittais le lieu de tous les crimes.
Le lieu du crime absolu.
La terre s’évanouissait comme un rêve, comme dans un rêve.
Je n’avais plus d’yeux pour les larmes,
plus d’archet pour mon âme.
Un feu.
Une certitude absolue.
J’emportais la couleur inoubliable du brasier, une âme dans des milliers. J’avais le poids d’un enfant si léger, le poids de ses cendres au vent de l’Est balayant les frontières.
Je montais par ce gouffre de lumière
qui m’ouvrait les formidables portes du soleil.
Je quittais les hommes et la terre.
Je portais le dernier battement d’un coeur libre
et le dernier regard d’un enfant sur la blancheur des neiges.
Les très hautes portes du soleil m’ont souri
et je suis devenu prince.
Les portes se sont ouvertes.
Mon âme dans des milliers.
Je suis allé par les sentiers bleutés de l’immortalité.
J’ai marché jusqu’aux confins des Temps,
jusqu’aux marches du sanctuaire des dieux endormis.
Une douce lumière fit résonner
le gong suspendu des quêtes oubliées
et je pénétrais nu au coeur du cristal,
descendant la longue spirale du sommeil sans rêve.
Maintenant je dormais loin des hommes et du Temps.
Les portes du soleil s’étaient refermées derrière moi
tandis que ma prière sans mots se tenait droite,
ma prière que Dieu devait entendre.
Et sur terre une Histoire continuait.
Les paix, les guerres, les saisons mortes ou vivantes,
les gouvernement de nains et de charognards.
Des années passaient avec leur cortège de fous, de génies,
de mendiants ou de rois.
Les hommes prenaient possession de la terre,
les hommes fonctionnaires.
Les hommes devenaient étrangement laids,
les hommes fonctionnaires.
Le froid envahissait les coeurs alors que les oiseaux et les arbres voulurent encore chanter la beauté qu’il ne fallait pas perdre.
Ils chantèrent aussi le crépuscule d’un peuple
et la splendeur future.
Mais peu entendaient ce chant-là, peu entendaient cette prière qui montait comme les pas silencieux des enfants d’un soleil.
Mais voici la terre aujourd’hui.
Voici le labyrinthe des jours humains
et déjà trente années de marche.
J’ai dû repasser par les portes du soleil.
Enfance, pluie d’or!
Je suis né, sans aucun doute, avec un peu du langage
des oiseaux des arbres des mers.
Je n’ai donc pas pu tout oublier.
À cause d’un feu...
À cause du feu...
J’ai dû retourner chez les hommes.
Torpeur.
Quelques déchirantes beautés!
Dans une foule un regard qui se pose autrement !
L’occident.
Nous sommes des millions!
À nous de reprendre la Bastille!
À nous d’aimer, de le vouloir!
Assez du confort des morts!
Quelle Bastille?
Le coeur, le coeur de la liberté, la Bastille, la grande,
la Bastille du Monde!
Nous sommes des millions, pour décider d’une autre terre,
pour libérer le coeur du Monde.
Nous n’allons pas renverser un gouvernement.
Nous allons devenir le gouvernement.
Nous n’allons pas prendre le pouvoir.
Nous allons devenir le pouvoir.
Nous serons la tempête et le vent et la liberté intraitable.
Aujourd’hui d’autres murs, aujourd’hui d’autres frontières.
Mais une liberté, une seule.
Nous n’allons pas renverser un gouvernement.
Nous allons renverser la vapeur du train
qui roule depuis des âges
depuis le premier viol la première pensée.
Nous sommes tous dans le train.
Il n’y a plus d’illusions à se faire.
Il ne peut plus y avoir d’illusions.
Le train s’arrête et c’est la mort.
La mort, mais pas la liberté.
Dernier convoi, transport de faux semblants !
Siècle des communications, victoire du néant !
Qui regarde qui?
Savoir reconnaître son propre mutisme,
savoir qu’une révolution est possible, inévitable même,
et savoir laquelle,voilà ce que pourraient chanter
les oiseaux ou les arbres.
Mais ils ont cessés de dire et leur silence est lourd.
Je crois qu’ils ne peuvent plus rien
et qu’ils n’ont même plus ce désir de vouloir.
Je crois qu’ils attendent.
Je crois qu’ils nous attendent.
Un siècle noir souffle sur la terre son haleine de mort.
Il y a un mur.
Hier, des millions, nus, aux portes des fournaises.
Hier.
Aujourd’hui un autre froid un autre train
les mêmes fonctionnaires.
Froid des mots sans âmes.
Froid des pays sans âmes.
Froid des hommes sans âmes.
Il y a un mur.
Le mur du temps de l’occupation, toujours la même.
Les mots se gèlent. Ils sont saisis comme certains lacs du Nord.
Les mots ne coulent plus. Ils sont devenus marbre.
Statue pour quelle éternité?
Ils n’en peuvent plus d’être mots.
Ils se perdent, ne se retrouvent pas.
Ils ne veulent plus signifier, expliquer, définir.
Ils sont à bout.
Ils sont aujourd’hui le sable et le désert du sable,
au souffle du vent d’un siècle noir attisant les peurs.
Qui regarde qui?
Il y a un mur.
Un mur à faire tomber.
Nous sommes des millions.
Où sommes-nous?
Et toi?
Quel coeur derrière ton cri?
Et toi?
Quel cri derrière ton coeur?
Quel cri derrière ce mur?
Toi qui va les yeux poussières de sable, du désert, de l’infini,
de l’attente brûlante de l’espoir.
Et toi, quel coeur derrière ce mur?
Et toi?
Peux-tu encore crier?
Feu sans flammes, Verbe sans mots,
que dira le silence quand les mots se tairont?
Nous sommes des millions,
où sommes-nous?
enfants du soleil,
laboureurs divins.
Pour une autre terre,
un feu,
un matin qui se lève.
Derrière ce mur, un jour probablement,
une terre vibrante de l’accord des justes!
Derrière ce mur,
un cri,
une âme,
un feu.