Enfant, jaimais la neige à cause du silence.
Les blés daoût, et des volets quon ouvre sur une maison fraîche.
Peu de choses.
Mais que veut dire enfance
quand certaines étoiles se reflètent encore en vos yeux
et que le battement de votre coeur ne peut plus vous tromper
sur le souvenir damis perdus, de paysages éteints?
Oh! Navoir jamais vu la beauté! Jamais!
Mais cela est-il possible?
Cest une mémoire trop vive et flamboyante!
Je pense à nos artistes. Je pense à Ludwig, à Vincent,
à tant dautres qui nont pas pu.
Et ce sont de pâles musiques, de futiles peintures!
Arrachées à la mort, certes. Arrachées à la vie.
Mais cela revient au même.
Parfois moi aussi je sens que je pourrais mourir,
cadavre par excès de vie, par trop plein de souvenirs
ou de beauté.
Il y avait donc une brèche, une faille, ma naissance ne me laissait pas totalement enchaîné et infirme: conforme.
Cette brèche, cest tout le mystère que je ne saurais dire.
Sans doute une traînée de fines particules, poussières de linfini, faisait encore un pont, une passerelle lumineuse résistant à la nuit, depuis quelque étoile endormie jusquau corps de la terre.
Et sil y a une faille, une ouverture, tout doit devenir possible.
La soif, les murs.
Les murs quil faut savoir identifier!
Les sentinelles. Les voyez-vous? Et la porte du camp? Où?
Entendez-vous les ordres quon donne aux chiens?
Certains nentendent même pas le grondement des roues,
le fracas de lacier, et le sifflement, le sifflement...
Sur les rails
Où sommes nous? Où en sommes-nous?
Il faut être passé par la brèche, dabord, avoir eu cette capacité de porter le poids du silence, en laissant tous les mots, avoir ce silence, cette étincelle de silence que la mort ne souffre pas.
Alors sans un mot, on peut se tremper nu, dans le feu.
Mais quoi derrière cette brèche comme une plaie ouverte,
quoi de lautre côté?
Pas la mort, non. La mort, nous sommes de son côté,
cest même notre repaire,
notre lieu très humain.
Non, de lautre côté, cela ne peut être la mort.
La mort na que faire de la liberté.
De lautre côté, cest dabord ce feu.
Tremblement de chair. Nudité.
Liberté!
Mais qui est libre?
Jai plongé.
Quand lamour est trop fort, on plonge.
Quand le feu à déjà atteint votre chair, quand les flammes du brasier ont léché votre front, la peur même vous a oublié.
Vous vous rapprochez dun gouffre de soleil et vous sentez en vous une certitude étonnante et troublante.
Un feu dans la poitrine.
Il est alors trop tard pour la mort. Vous ny êtes plus, vous nêtes quun puits ouvert et vous pouvez devenir ou grandir. Alors deviendra primordial le désir de liberté, comme toujours il devrait lêtre. Dans vos yeux, à ce moment, il est possible que se reflète un oiseau, un arbre ou une mer, et, comme en remontant un large et très vieux fleuve, vous pourriez saisir, peut-être, lécho de légendes antiques.
Quand la mort nest plus.
Jaimerais que beaucoup se souviennent.
Le feu absolu, jaimerais.
Mais rappelez-vous! Une nuit, le silence, une sentinelle,
un feu qui monte,
un gouffre en équilibre.
Il faut voir la nuit et savoir que cest la nuit,
que le train roule, quil est conduit,
quil va quelque part et quun jour il devra sarrêter.
Il faut savoir que des centaines de trains ont roulé.
Il y a la terre, certains impératifs, certains impondérables.
Un train qui roule.
Avons-nous eu le temps daimer? Le temps de résister?
Quavons-nous fait dutile, dinutile?
Le train roule.
Déjà la pestilence.
Cest une descente.
Il y a ce mélange de feu, de soif, de souillure et de désespoir,
de pureté, bientôt, comme une trouée qui monte.
Vient le temps du devenir, de labsolu.
La mort est déjà là, évidente, entière, si familière.
Et il semble bien que ce martèlement du métal, cette fureur mécanique, aide à faire le chemin.
Comme si chaque son lancé par la machine, le balancement des voitures, chaque seconde poussait toujours plus bas,
tirait vers les profondeurs mon silence denfant.
Cest un silence violé de souvenirs de nuit.
Des odeurs âcres de stupeur ont remplacé le jour.
Parfois, ce sont des percées vives de lumière, épées dressées, tranchantes, trop blanches pour nos yeux.
Yeux clos ou qui ne veulent plus souvrir,
ou qui se sont fermés, naturellement.
Un feu déjà dévorait ces yeux.
Ainsi étais-je voyageur dans lHistoire des hommes,
léger, si léger.
Le poids dun enfant.
Des raisons à cela?
Il y a la douleur.
Mille questions vaines.
Je descendais. Cela durait depuis des jours.
Mais le temps... Le temps, cest encore quelque chose qui va avec la mort, indissolublement.
Faut-il aussi brûler le temps?
Il y a un départ, un basculement, un ébranlement.
Mais aussi un "moment" avant le sifflement du train.
Larrêt.
Lodeur des peurs.
Le train ne roule pas encore, mais il soulève des siècles,
tous les siècles, peut-être.
Les ongles font des marques rouges.
Enfin, le train bouge, il se dégage, de notre stupeur,
des derniers cris, des dos tournés,
il quitte la honte et le pays sans âme, il se pousse vers le Nord.
Orchestre doccident!
Nous brûlons déjà.
Quand dans la nuit la vie veut encore résister,
ce sont de vaines et puériles habitudes.
Comme la chaleur des fours, comme la neige et comme la nuit,
nous allons fondre, avec ou sans musique.
Plus au nord. Toujours plus au nord.
Le train roule.
Avec la collaboration du temps, de la douleur et de la mort.
Quil ny ait plus un homme, plus une femme !
La France?
Ne pas chercher à...
Ne plus saccrocher à...
Vers le Nord la soif le froid. Vers le Nord ce feu et notre vie.
Avec le temps du côté de la mort et du côté de la vie.
Mais cest la même chose.
Il y aura un corps. Il y aura un cadavre.
Cest-à-dire que la mort deviendra inutile.
Avant, elle est très utile, elle travaille, bat avec le coeur,
quand tout est encore possible.
Il faut essayer ce possible.
Il faut essayer de ne pas leur laisser votre mort.
Avoir cette victoire avant!
Intuition, prémonition du feu, un éclair aura pu suffire !
Avant lembarquement, peut-être, le matin,
avant le claquement des portières,
vous étiez déjà saisi par une autre beauté. Un feu!
Le train va.
Les corps. Cest un transport de corps.
Une cargaison opulente et qui sent le rance et la dérive de loccident, qui sent lamer et la certitude des morts.
Nous étions inflammables!
Au temps des hommes qui transportaient dautres hommes.
Le temps. Chacun le sien?
Mais... la haine, par exemple, elle aussi doit avoir son temps !
La haine, il faut la brûler aussi, avant eux.
Il faut bien sûr avoir ce courage.
Sa haine, ses mots, ses rêves, son dernier sexe,
son dernier regard ou sourire, espoir,
tout aura déjà passé par ce feu.
Par cela le feu aura grandi, par ce don.
En cela il y aura eu quelque chose dultime et de radical,
quelque chose dinégalable comme certains gestes de tendresse.
Le train roule.
Avec labsence des hommes.
Nous allons plus au nord.
Cest vrai, nous ne pouvons plus ouvrir ces yeux. Ils sont scellés.
Ils sont le sceau de très anciennes richesses
et roulent avec le Nord et loccident hagard.
Il y aurait un tel trésor derrière ces yeux!
Sils pouvaient sen douter!
Cest entendu, vous êtes prisonnier,
peut-être même depuis toujours.
Cest entendu, vos pieds sont liés et vos poings.
Il faut prendre ce quil vous ont laissé de courage ou damour.
Il faut utiliser ce quils ont négligé dabattre, pour nourrir ce feu.
Il ne faut pas que le feu séteigne!
Un jour le train sarrêtera, cest certain.
Les trains sarrêtent toujours.
Les vies. Les trains de la mort.
Les trains, les enfants.
Les enfants vont avec les hommes et avec les femmes et les enfants sont le produit de leur union des hommes et des femmes et les enfants naissent du corps des femmes de toutes les femmes et il y en avait des corps dhommes et femmes et denfants.
Beaucoup denfants à cause de ces unions
à cause de ce désir des hommes.
Et aussi dans ce train.
Un homme et une femme avec un enfant.
Tout se tient.
Cest lOccident, cest un fleuve chevelure aimée, blonde,
qui va avec la dérive.
Un grand rythme bat la cadence des nuits
quand les pas sont trop faibles pour que la terre réponde
Être enfant, nest-ce pas une possibilité, toujours? Une question de choix, une question de se jouer de tout, comme de la mort. Une question de ne pas vouloir prendre, attraper.
Une obligation de laisser faire.
Une ouverture.
La mort, cest la fermeture.
Trains, pays, frontières,
tout fonctionne avec la nécessité dune fermeture.
Il faut pouvoir fermer, enfermer!
La mort naime pas les portes ouvertes. Ou bien après...
Après, quand souvrent les portes du camp.
Mais déjà le silence, le silence
et le temps qui retombent avec le nombre de corps.
Trop tard! La mort sétait libérée bien avant tout le monde!
Cest entendu, elle avait achevé sa mission.
Il ne faut pas accuser la mort. Il faut poser la vraie question.
Je connais un grand camp quon ne saurait tarder à ouvrir.
Que ferons-nous quand les portes souvriront?
Que ferons-nous quand la terre va virer?
Le train roulait. Javais ces yeux toujours clos.
Mais aujourdhui ils sont ouverts.
Je peux alors tenter décrire.
Jaimerais la liberté, la terre et des millions qui se lèvent.
Jaimerais que tout cela ne fut pas pour rien.
Mon train a ralenti. Dautres ont dû faire de même.
Ce feu!
Cet étonnement de ne plus ignorer
et dêtre fort du sentiment de tout savoir !
Une clarté formidable, ronde, pleine,
avec lévidence pourtant dêtre déjà mort.
Combien de fois?
Lévidence aussi de ne plus pouvoir mourir,
davoir rejoint tous les morts et ceux qui vont naître,
aimés ou oubliés.
Maintenant ce sont des voix,
tandis que diminue la fureur des rails.
La fumée, noire, épaisse.
Lodeur. Cette odeur. Les voix du Nord, les chiens.
Nous y étions.
Une gare, un quai. Le train nira pas plus loin. Il roule au pas. Quimporte!
Jaimerais quon se souvienne mieux,
comme sil ny avait pas dautres nécessités.
Aujourdhui, cest un autre train qui roule.
Tout est dévasté, mais il fonce.
Le dernier convoi peut-être?
Il ny aura bientôt plus dautre exil.
Pressentez-vous ce feu?
Ce nest pas pour tout le monde quil faut ouvrir ses yeux.
Cest de plus en plus évident.
Sur le quai...
Non, pourquoi raconter? Ce qui importe cest... On trébuche.
Tout le monde trébuche.
Sur le quai.
Dieu, nous lui connaissons une raison dêtre.
Mais... Notre raison à nous?
Et pourquoi faire intervenir Dieu?
Moi aussi je trébuche, je tombe, je me cogne, je nen peux plus.
Il y aurait plusieurs façons doublier
mais elles ne seraient pas définitives.
Et nous avons terriblement besoin de cette virginité denfant
et une manière radicale de ne plus confondre.
Ils marchent sur le quai. Vers quelle éternité?
Reviendrons-nous jamais de cette éternité? Jamais?
Nous sommes vivants, bien sûr! Mais vivants dune autre vie.
Il faut la porter cette étoile!
Il y a celles du ciel et il y a celles des hommes.
Nous avons marché et nos étoiles faisaient une comète, longue, pâle, si pâle. Et cette comète allait percuter quelque pic de neige, allait éclater par millions dâmes qui, depuis, jour après jour, retombent dans le désert. Pour une autre soif, une autre marche.
Et je cherche mon désert, mes frères.
Je cherche, je recherche un enfant. Lenfant dune comète. Jaimerais que vous cherchiez aussi.
Jai donné quelques points de repères, des balises sur linfini.
Pour maider, pour me guider peut-être sur une nouvelle piste.
Il faut toujours essayer.
Cest aussi cela la mort: ne plus essayer.
Et si nous pouvions être autant que ces millions, nous pourrions marcher. Nous pourrions faire de nos âmes une comète éclatante et nos millions de corps feraient une autre terre.
Avec le dernier sifflement du train, nous avons quitté une terre.
Comment pourrions-nous jamais y revenir?
Nous cherchons une autre terre
avec ce pressentiment quun enfant y sera,
se jouant de tout, se jouant du ciel, pieds nus, mains de feu,
les yeux couleur de sable.
Ainsi, pour tous ceux qui cherchent une terre,
tous ceux qui ne peuvent plus revenir.
Revenir où?
Que reste-t-il?
Quelques apparences grossières, des ruines.
Il faut une autre terre! Cela peut vouloir dire marcher, cela peut vouloir dire un certain désarroi, une déchirure.
Mais si lon sarrête, cest la mort. Il nest pas non plus permis de se retourner, encore moins de faire marche arrière.
Cest un long et dangereux périple.
Vous pouvez ne pas être seul, physiquement seul.
Il est toujours possible de partager la soif.
Cest pour cela que je prie.
Quand lamour est trop fort, on prie.
Pour marcher, peut-être faudra-t-il aussi se voiler,
se protéger les yeux,
contre les brûlures du soleil, contre le froid des nuits.
Comme dans le désert.
Il faudra apprivoiser le feu.
Le feu, cest la constante.
Il est dedans.
Il pourrait y avoir deux catégories humaines.
Seulement deux: les sédentaires et les nomades.
Et ce nest pas toujours une question de naissance,
une question génétique.
Cest beaucoup une question de choix.
Avec la dérive de lEst et un regard denfant!
Les nomades vont quand lamour est trop fort.
Combien sont-ils?
Ils ne le savent pas.
Ils nont plus de terre, ils brûlent sous le soleil :
ils ne reviendront pas.
Le brasier monte rouge citadelle,
les marches descendent en spirales noires.
Des siècles!
Orchestre et choeur,
tandis que flottent les pendus sous un ciel de neige,
sous un ciel du Nord.
Des vagues ont déferlé, folles écume de feu
engloutissant nos corps.
Nous ne savons pas où nous allons,
mais certains savent que ce nest pas en vain.
Il faut dé-couvrir.
Ces silences entre mes mots, ces fenêtres brisées, jaimerais quon sy penche avec un peu démoi,
que cela aide à rassembler, réunir.
Une seule émotion pourrait suffire,
une seule terre, quelques millions dhommes...
Aujourdhui?
Je profite dune extraordinaire intensité.
Je profite dune blessure pour tracer quelques lignes.
Jai la grâce de cette immobilité qui appelle les mots.
Mais je nexplique pas.
On nexplique pas le désert.
Je sais quil y a des précautions à prendre, à cause du passé.
Pour être tout à fait sauf,
il faudrait que je trouve un autre langage !
Je suis encore un peu sédentaire des mots, cela gêne ma marche.
Mais il faut laisser quelques empreintes. Vous comprendrez que ces mots sont surtout les traces dun parcours.
Je peux tomber.
Beaucoup sont tombés.
À cause de cela jessaye de cacher ma fatigue,
jessaye de tenir pour pouvoir espérer pour pouvoir prier.
Aller au plus simple, à la beauté!
Mais tant que nous naurons pas trouvé ce lieu, cet autre horizon, il restera le danger dêtre pris, piégé.
La mort toujours la mort
les fonctionnaires de la mort des millions!
Ceux qui comprennent de toutes façons comprendront ces absences de mots, parfois, ou bien ces vides, ces précipices creusés par trop de siècles. Cette vacuité, je veux la laisser pure, au risque de me perdre. Elle est aussi celle de mon coeur, il est bien normal quelle apparaisse entre les lignes, entre les mots.
Il ne faudrait pas craindre le vide. Nous en aurons de plus en plus besoin de ce vide, comme des fenêtres ouvertes sur un autre ciel.
Les crocs du berger allemand senfonçaient dans ma chair,
une fois, deux fois.
Cest pour cela que jinsiste sur certaines précautions à prendre.
Par exemple, si on est sensible à la beauté,
il faut saisir la moindre occasion, ne rien laisser passer.
Tout peut aider quand tout va se perdre.
La beauté!
La beauté pour me convaincre dune immortalité, la beauté comme la dernière image certaine dune immortalité,
comme une dernière certitude dimmortalité !
Jai voulu protéger mon visage,
sans doute la dernière image de ma beauté.
Nous allions devenir des masques,
impuissants devant lanonymat.
Devant ce feu.
Jai perdu mon sang. Il faisait nuit.
Qui pourra lire cette empreinte sur la neige trop blanche?
Qui voudra sen donner la peine?
Cela fait une tâche de sang. Une tâche, plus rien à protéger.
La beauté redevenait nue, insaisissable, comme la liberté.
Et le Destin de ne pas contredire lHistoire.
Moi non plus je ne veux pas contredire lHistoire.
Je me suis fait nomade.
Mais un jour, il faudra faire le point. Il faudra rassembler. Cest là tout mon propos. Jessaye avant tout de rassembler ma mémoire, de la concentrer. Cela fait plus de trente ans que je travaille à cette mise à jour.
Aujourdhui, je fais le compte de mes images, à la manière dun cinéaste devant sa table de montage.
Et des images, il men reste bien peu. En tous cas pas assez pour créer une continuité, conforme, conformiste. Ces images, il faudrait les laisser sans commentaires et surtout sans musique.
Des images davant le désert.
Il faut savoir ce quelles ont coûté! Vous comprendrez que je navais pas de caméra, que je nai donc pas pu filmer. Vous comprendrez que ces images ont été enregistrées par le corps lui-même, que lâme servait alors de témoin, dobjectif, de focale, mais aussi de support, cest-à-dire de pellicule, vierge, et que cest elle-même qui déclenchait.
Ces quelques images enregistrées, sauvées, elles peuvent traduire une émotion, elles peuvent aussi en provoquer une.
Mais une émotion pourrait-elle provoquer une image,
une de ces images?
Dun côté limage, de lautre lémotion,
et un flot écrasant, difficile à mesurer, contenir, retenir même.
Ce que mon âme à enregistré, une caméra naurait pu le faire.
Une caméra peut enregistrer une image, un son, alors que cette âme saisissait et gravait sans "prendre" une seule image,
un seul son.
Elle avait donc une autre fonction, plus subtile,
et aucunement mécanique.
Elle enregistrait même le silence.
Vais-je donc pouvoir créer des images, ou des mots à partir de ce recueil démotions? Quelle fonction utiliser?
Des images, jai pu en projeter quelques unes. Elles viennent du feu, reviennent du feu. Elles sont intactes.
Mais avec les mots, que faire? Que faire en plein désert?
Un désert qui nest pas une image!
Cest un vrai désert. Cest aussi cet espace infini,
ce no mans land entre les mots et lâme.
Que faire de ce que lâme na pas pu ou voulu filmer?
Que faire du silence?
Silence passé par le feu. Silence immortel!
Au long de ces quelques trente années,
jai été à lécoute de cet enregistrement.
Javais fini par trouver cette fonction délicate et subtile,
une manière de déclencher la lecture.
Très souvent, jai dû tout arrêter, suspendre.
Jétais encore trop nu, trop fragile.
Mais je devais apprendre à lire lHistoire et mon histoire.
Aujourdhui se pose le problème de la traduction.
Traduire ce qui nest daucune langue!
Pas un mot! Pas un son!
Traduire le silence.
Je cherche donc un procédé, un moyen.
Comment filmer le froid?
Comment filmer lamour?
Si javais la réponse,
alors je serais sûrement très proche de la vraie terre,
celle qui nous manque.
Je vais filmer un homme qui a froid, ou plutôt un enfant...
Mais quoi?
Cela aussi serait une trahison!
Et lamour dans mes yeux de gosse, embués de larmes
et mon père devant cet amour qui pleure.
Filmer un enfant et son père et ils sont enlacés et ils pleurent.
Je ne pourrais pas, ce nest pas possible. Je ne pourrais pas collaborer de cette façon. Certains ont pu. Certains ont déjà filmé ainsi. Certains ont déjà eu ce manque damour,
ce manque de courage.
En sachant bien pourtant, en sachant bien pourtant...
Un corps devant les flammes. Visage déchiré.
Les gueules des chiens des hommes.
Mon âme enrayée qui ne veut plus "tourner", qui ne peut plus.
La seule chose quils ne pouvaient saisir, atteindre.
La chose ignorée deux. La chose quils continuent dignorer.
Cela fait donc plus de trente ans que je cherche une manière de traduire, que je cherche un système compatible avec ce feu, un système qui me permettrait de transférer.
Jai un enfant quil ne faudrait pas trahir. Il y a donc cette impossibilité de raconter, donc de filmer, donc de faire jouer, de mettre en scène, de diriger.
Vous comprendrez quil ne peut y avoir dacteur,
quil nest pas question dêtre fidèle de cette façon-là !
Vous comprendrez quil ny a rien à jouer.
Un acteur doit répéter, il doit savoir son texte.
Et la lumière doit tomber juste.
Nous étions des millions. La lumière tombait très juste.
Il ny avait jamais de reprise. Tout senchaînait parfaitement.
Nous avions à faire à des professionnels de lHistoire.
Nous avions la neige et la boue. Nous navions pas de texte.
Nai-je pas déjà laissé filtrer à travers ces lignes, un peu de ce que mon âme enregistra alors?
Le transfert na-t-il pas déjà commencé?
Au hasard dun mot, tout à coup,
une autre lecture aura commencé,
alors, ce que mon âme protégeait de son voile le plus épais aura jailli, libre enfin, et clair, et à partir de ce moment, je saurais navoir pas marché en vain,
je saurais que je ne suis plus seul.
Seul avec des mots qui ne font pas une histoire.
Noubliez pas cette interdiction de filmer!
Et en fait, ce refus dune histoire.
Un refus qui est un refus de collaborer avec la mort,
autrement dit de suivre une logique dans le temps,
de suivre une logique tout court.
La mort se perd dans les souvenirs de lâme; elle ny trouve plus ses repères habituels.
Ainsi les fonctionnaires de la mort. Des millions!
Mort, destruction, disparition.
Tout sorganisait autour dElle.
Gommer, effacer, faire disparaître.
Aujourdhui de même.
Lhistoire continue.
La même?
Mais que savent les fonctionnaires du travail de lâme, de sa fonction immortelle, de sa capacité denregistrer dans nimporte quelle condition en échappant à tout contrôle?
Que peuvent ces fonctionnaires
contre la persistance de ces images?
Ils peuvent la disparition dun corps.
Ils peuvent annihiler une pensée.
Ils peuvent corrompre un coeur.
Et nous sommes encore très vulnérables. Il est très difficile de vouloir vivre sans masque.
Vivant, il nous faut protéger cette pensée
et bien nourrir son coeur.
Cela fait partie de la marche.
Aujourdhui, ma question serait:
à quoi servent ces enregistrements
sils ne peuvent être vus, entendus, lus, projetés ou partagés?
En quoi sont-ils actifs?
Ils le sont évidemment pour moi.
Ils influent sur ma pensée, purifient mon coeur.
Mais cest encore trop peu. Pour la douleur, cest encore trop peu.
Pour la beauté et mes peintures de la beauté,
cétait la même chose: il me manquait lessentiel.
Et plus les souvenirs se dévoilaient, plus le "sujet" méchappait.
Ce corps denfant recroquevillé dans le sang
et la neige trop blanche,
où va-t-il? Que dit-il?
Dit-il quil faut chercher ailleurs, une autre terre?
Veut-il nous indiquer une direction à prendre ?
Celle du désert?
Existe-t-il seulement un lieu pour tout recommencer?
Y aurait-il un souvenir du futur
doù nous pourrions gravir des marches sûres?
Sil est une image qui me permettrait de commencer mon film,
ce serait une image de la virginité future!
Et je commencerais par-là.
Comme si le sang navait jamais coulé,
comme si lhomme navait jamais violé.
Si lon me demande : «Vous voulez faire un film...
Quel est votre sujet?»
Je répondrai dabord avec un sourire. Je répondrai aussi que la question, cest déjà la mort... Je répondrais peut-être que non, je ne veux pas faire un film, je veux faire un enfant, à cause de trop damour, à cause dun feu. Je répondrais peut-être que si je fais un film, ce ne sera pas à cause du sujet mais à cause de tout ce qui méchappe,à cause dune question impossible à dire comme trop de silene étouffant.
Un film sur la virginité.
Un film vierge.
Un train qui roule.
Des champs de blés mûrs.
La France.
Au début, il faudrait commencer par la liberté.
Comme si lhomme navait jamais violé.
Il faudrait donc anticiper, dire dabord la beauté.
Et lhistoire?
Dun train qui roule?
Dun regard clos?
Dun enfant ébloui?
Lhistoire dun film qui nexiste pas, qui nexistera jamais?
Lhistoire certainement, dune âme,
qui essaye de marcher, en plein désert...
Lenfant nétait pas encore entré dans la mort, il ne sy était quendormi, quand au matin, son corps fut soulevé pour être transporté, avec dautres, vers les bouches de feu.
Et par les fonctionnaires, il fut jeté dans les flammes.
Quand Dieu se perd dans une nuit profonde
et quun feu dévore la terre.
Feu sans flamme.Verbe sans mots!
Nous allons, nest-ce pas?
Nous allons avec une certitude obstinée.
Quand Dieu marche seul sur le chemin
et que le chemin résonne de ses pas étonnants.
Quand, lHeure de la marche glorieuse?
Quand, lHeure arrêtée et nos voix délivrées?
Quand il ny a plus de chemin de jour et de nuit.
Quand il reste une béance aveugle et nue.
La certitude ou la mort.
Combien ceux qui osent le néant,
avec cette acuité des sens où les mots ne peuvent plus?
Ont-ils jamais pu? Il faut découvrir un son!
Mais où est notre soif daventure?
Et vient-il enfin le temps des âmes vivantes et droites?
Faut-il marcher encore? Faut-il encore prier?
Et avec les flammes montait le soleil du matin.
Avec la lumière du Nord. Avec le silence de Dieu.
Les hommes, où sont-ils? Et la terre?
La terre tremble sous mes pieds.
Mais les hommes, où sont-ils?
Ceux qui cherchent! Ceux qui marchent!
Cest ceux-là que jappelle, ceux qui essayent encore.
Pour les autres le silence!
Pour les autres le silence!
Quand Dieu sest perdu dans une nuit profonde
et que le soleil qui se lève ne fera pas un matin.
Jai quitté les flammes et les hommes.
Jai quitté le temps des hommes
qui transportent dautres hommes.
Je suis monté haut comme un oiseau,
le coeur plongeant dans linfini.
Je navais que ce coeur.
Je quittais les hommes et la terre.
Je nemportais aucune musique. Jétais toute la musique !
Je filais droit sur mon étoile.
Je quittais la nuit des hommes, mon corps et mes cendres.
Je redevenais lumière.
Je quittais le lieu de tous les crimes.
Le lieu du crime absolu.
La terre sévanouissait comme un rêve, comme dans un rêve.
Je navais plus dyeux pour les larmes,
plus darchet pour mon âme.
Un feu.
Une certitude absolue.
Jemportais la couleur inoubliable du brasier, une âme dans des milliers. Javais le poids dun enfant si léger, le poids de ses cendres au vent de lEst balayant les frontières.
Je montais par ce gouffre de lumière
qui mouvrait les formidables portes du soleil.
Je quittais les hommes et la terre.
Je portais le dernier battement dun coeur libre
et le dernier regard dun enfant sur la blancheur des neiges.
Les très hautes portes du soleil mont souri
et je suis devenu prince.
Les portes se sont ouvertes.
Mon âme dans des milliers.
Je suis allé par les sentiers bleutés de limmortalité.
Jai marché jusquaux confins des Temps,
jusquaux marches du sanctuaire des dieux endormis.
Une douce lumière fit résonner
le gong suspendu des quêtes oubliées
et je pénétrais nu au coeur du cristal,
descendant la longue spirale du sommeil sans rêve.
Maintenant je dormais loin des hommes et du Temps.
Les portes du soleil sétaient refermées derrière moi
tandis que ma prière sans mots se tenait droite,
ma prière que Dieu devait entendre.
Et sur terre une Histoire continuait.
Les paix, les guerres, les saisons mortes ou vivantes,
les gouvernement de nains et de charognards.
Des années passaient avec leur cortège de fous, de génies,
de mendiants ou de rois.
Les hommes prenaient possession de la terre,
les hommes fonctionnaires.
Les hommes devenaient étrangement laids,
les hommes fonctionnaires.
Le froid envahissait les coeurs alors que les oiseaux et les arbres voulurent encore chanter la beauté quil ne fallait pas perdre.
Ils chantèrent aussi le crépuscule dun peuple
et la splendeur future.
Mais peu entendaient ce chant-là, peu entendaient cette prière qui montait comme les pas silencieux des enfants dun soleil.
Mais voici la terre aujourdhui.
Voici le labyrinthe des jours humains
et déjà trente années de marche.
Jai dû repasser par les portes du soleil.
Enfance, pluie dor!
Je suis né, sans aucun doute, avec un peu du langage
des oiseaux des arbres des mers.
Je nai donc pas pu tout oublier.
À cause dun feu...
À cause du feu...
Jai dû retourner chez les hommes.
Torpeur.
Quelques déchirantes beautés!
Dans une foule un regard qui se pose autrement !
Loccident.
Nous sommes des millions!
À nous de reprendre la Bastille!
À nous daimer, de le vouloir!
Assez du confort des morts!
Quelle Bastille?
Le coeur, le coeur de la liberté, la Bastille, la grande,
la Bastille du Monde!
Nous sommes des millions, pour décider dune autre terre,
pour libérer le coeur du Monde.
Nous nallons pas renverser un gouvernement.
Nous allons devenir le gouvernement.
Nous nallons pas prendre le pouvoir.
Nous allons devenir le pouvoir.
Nous serons la tempête et le vent et la liberté intraitable.
Aujourdhui dautres murs, aujourdhui dautres frontières.
Mais une liberté, une seule.
Nous nallons pas renverser un gouvernement.
Nous allons renverser la vapeur du train
qui roule depuis des âges
depuis le premier viol la première pensée.
Nous sommes tous dans le train.
Il ny a plus dillusions à se faire.
Il ne peut plus y avoir dillusions.
Le train sarrête et cest la mort.
La mort, mais pas la liberté.
Dernier convoi, transport de faux semblants !
Siècle des communications, victoire du néant !
Qui regarde qui?
Savoir reconnaître son propre mutisme,
savoir quune révolution est possible, inévitable même,
et savoir laquelle,voilà ce que pourraient chanter
les oiseaux ou les arbres.
Mais ils ont cessés de dire et leur silence est lourd.
Je crois quils ne peuvent plus rien
et quils nont même plus ce désir de vouloir.
Je crois quils attendent.
Je crois quils nous attendent.
Un siècle noir souffle sur la terre son haleine de mort.
Il y a un mur.
Hier, des millions, nus, aux portes des fournaises.
Hier.
Aujourdhui un autre froid un autre train
les mêmes fonctionnaires.
Froid des mots sans âmes.
Froid des pays sans âmes.
Froid des hommes sans âmes.
Il y a un mur.
Le mur du temps de loccupation, toujours la même.
Les mots se gèlent. Ils sont saisis comme certains lacs du Nord.
Les mots ne coulent plus. Ils sont devenus marbre.
Statue pour quelle éternité?
Ils nen peuvent plus dêtre mots.
Ils se perdent, ne se retrouvent pas.
Ils ne veulent plus signifier, expliquer, définir.
Ils sont à bout.
Ils sont aujourdhui le sable et le désert du sable,
au souffle du vent dun siècle noir attisant les peurs.
Qui regarde qui?
Il y a un mur.
Un mur à faire tomber.
Nous sommes des millions.
Où sommes-nous?
Et toi?
Quel coeur derrière ton cri?
Et toi?
Quel cri derrière ton coeur?
Quel cri derrière ce mur?
Toi qui va les yeux poussières de sable, du désert, de linfini,
de lattente brûlante de lespoir.
Et toi, quel coeur derrière ce mur?
Et toi?
Peux-tu encore crier?
Feu sans flammes, Verbe sans mots,
que dira le silence quand les mots se tairont?
Nous sommes des millions,
où sommes-nous?
enfants du soleil,
laboureurs divins.
Pour une autre terre,
un feu,
un matin qui se lève.
Derrière ce mur, un jour probablement,
une terre vibrante de laccord des justes!
Derrière ce mur,
un cri,
une âme,
un feu.